Lord Lovat Simon Fraser : quand la fiction rejoint l’histoire et la science.

Personnage secondaire de la série « Outlander », il incarne autant le grand-père de Jamie Fraser qu’un lord avide, torturé entre sa loyauté à la maison des Stuart et la préservation de l’indépendance de son clan. Nous sommes au XVIIIème siècle, la guerre menace les Highlands et dans la vaste plaine de Culloden, déjà résonnent les cornemuses des jacobites qui font face aux tambours des Hanovriens. Dans le roman de Diana Gabaldon, l’auteur décrit ce descendant des guerriers normands comme un homme trapu aux épaules aussi larges que son petit-fils, de longs cheveux gris et portant de fausses dents. S’il eut un âge, un œil averti en ferait un septuagénaire rusé comme un renard. Il y’a quelques jours de cela, la fiction semble avoir traversé le cercle de pierres de Craigh Na Dun pour rejoindre notre siècle. Une équipe de scientifiques britanniques a annoncé avoir retrouvé les restes disparus mystérieusement de Lord Lovat Simon Fraser.

Car avant d’être une figure du roman « Le Chardon et le Tartan » (dans sa version française), Lord Lovat Simon Fraser est avant tout un aristocrate écossais qui a laissé son nom dans l’histoire des relations tumultueuses anglo écossaises. Originaire soit de l’Anjou, soit de la Normandie, le premier de la lignée Fraser va s’installer au XIIème siècle en Ecosse. Leur blason, un fraisier, va combattre aux côtés du clan Bruce et du fameux Braveheart, héros de la culture écossaise qu’Hollywood va magnifier sur le grand écran en 1995, incarné par l’acteur Mel Gibson. Il porte déjà le nom de Simon Fraser et tout comme son descendant, il connaîtra un sort funeste en 1306. Au cours des générations suivantes, les Fraser vont se scinder en  multiples branches; chacune ayant son tartan, son blason, son emblème. Les Lovat adopteront celui de « Je suis prêt », s’installant dans l’Inverness-Shire.

Rythmée par les multiples affrontements des clans, l’Ecosse sombre dans la guerre civile alors que l’Angleterre des Yorks et des Tudors tentent de s’emparer du royaume. Lovat contre MacKenzy ou Macdonald, leur fidélité à la reine Marie Stuart sera récompensée lors du siège d’Inverness en 1562. La ville refusait d’ouvrir ses portes à la fille de Jacques V et Marie de Guise, les Frasers la prendront d’assaut. Entre les Lovats et les MacKenzy, une rivalité qui perdure à travers les nombreux conflits entre Edimbourg et Londres mais que les affres d’une révolution vont réconcilier.

Dès lors, les Frasers vont lier leur destin à celui des Stuarts. Cette maison royale, qu’une de ces facéties de l’histoire a fait monter sur le trône des Tudors en 1603, va être renversée par le parlement 4 décennies plus tard. Charles Ier, le petit-fils de Marie, sera décapité le 30 janvier 1649 sans que les Lovat n’aient pu le sauver. Ils répondent à l’appel de Charles II (1630-1685), le légitime souverain de la double couronne mais les défaites qui s’accumulent (comme en 1651 à Worcester) vont les forcer à repartir sur leur terres et se soumettre à ce qui sera la seule et unique expérience républicaine de l’histoire britannique.

De la restauration des Stuarts (1660) à la Glorieuse révolution (1689) qui les chasse de nouveau, le clan est dominé par Hugh Lovat-Fraser. L’homme est incompétent, incapable de se faire respecter et pas à la hauteur de l’héritage qu’il a reçu. Le roi Jacques II (1633-1701) est menacé par les armées de son gendre, Guillaume III des Pays-Bas. Catholiques contre protestants, le souverain fait appel aux clans écossais pour sauver le trône de la rose blanche. Hugh refuse de bouger et ordonne aux hommes de son clan de rester sur leurs terres. Ils ne l’écouteront pas et rejoindront les régiments de celui qui incarne à leurs yeux le valeureux lion d’Ecosse. Un échec à Killiecrankie (Blàr Choille Chnagaidh) forcera le départ vers la France du roi Jacques et de ses partisans, les jacobites.  Mort à 30 ans en 1696, la succession de Hugh échoit à son cousin Thomas (1631-1699), auréolé de ses faits d’armes à Worcester. Olivier Cromwell, Lord Protector, l’avait même fait embastiller non avoir brûlé au préalable le château familial de Dounie. Mais c’est également un homme violent qui n’hésite pas à sortir l’épée et dont le mariage avec la veuve de son prédécesseur (Amelia Murray) se termine par un viol.

Simon Fraser a 32 ans lorsqu’il accède au rang de chef de clan des Frasers. Il porte déjà sur ses épaules de lourdes responsabilités. Dans ses veines coulent à la fois des siècles d’histoire des Fraser et celui des MacLeod, par sa mère. Et comme tout bon châtelain écossais qui se respecte, le fantôme de son frère aîné, mort à Killiecrankie hante ses nuits. Il obtiendra une grâce royale en 1700 et récupère ainsi le château de Dounie grâce à l’intervention de Lord Archibald Campbell, duc d’Argyll. Une querelle de succession liée au contrat de mariage de Hugh (qui avait aboli la succession de primogéniture mâle avant de revenir dessus) le contraint à quitter ses terres pour la France un an plus tard. Amelia Fraser, mariée à un MacKenzy, avait fait valoir ses droits auprès de la couronne britannique afin de recouvrer ce dont elle avait été spoliée

A Versailles, Simon Fraser côtoie les exilés qui peuplent cette petite cour qui s’est formée autour de la famille du roi Jacques II. Deux factions s’opposaient alors sur la conduite à prendre pour la restauration des Stuarts. La première, conduite par Charles de Middleton (1649-1719) souhaitait une solution plus pacifique face à la faction de James Drummond, duc de  Perth (1648-1716) qui poussait le prince Jacques III (1688-1766) à prendre les armes. C’est vers ce dernier que Simon Fraser va se tourner. Un choix qui l’emporte d’ailleurs auprès du prétendant jacobite. Branche protestante des Fraser, Simon décide de se convertir au catholicisme et se voit confier la mission de convaincre le roi de France de lui accorder des troupes. Louis XIV conquis par l’accent écossais qui rythmait son français s’empressa de donner des ordres afin qu’une petite armée soit montée en vue du débarquement que Fraser devait piloter depuis l’Ecosse. Devant le manque d’enthousiasme des différents clans à soutenir la restauration, épuisés par tant d’années de guerre, l’homme se mua en double agent avec le but de récupérer ses biens. Rencontrant les représentants de la couronne britannique, il dépeignait dans ses rapports aux Stuarts, une situation favorable en dépit des réalités. Un double jeu que Diana Gabaldon a d’ailleurs transposé dans le personnage de Lord Sandringham, celui-ci tantôt feignant d’être loyal aux Hanovres, tantôt aux Stuarts.

Sa trahison découverte en 1703, Louis XIV le convoqua à Versailles, exigeant d’être remboursé des frais de l’expédition. Sans un sou, Lord Lovat fut envoyé en prison en Angoulême puis à Saumur avec l’interdiction d’approcher Paris ou son pays. Une décennie plus tard, trompant son ennui avec les rares visites qui lui étaient faîtes en prison, celui qui avait acquis le surnom de « The Fox » (le renard) fut enfin libéré en 1714. Ramené en Grande-Bretagne par des hommes de son clan (parmi lesquels, un certain …Jamie Fraser- Castleleathers) qui ne supportaient pas la tutelle de MacKenzy, c’est dans la guerre que Simon Fraser va tenter de se trouver une nouvelle rédemption. La mort de la reine Anne Stuart en 1714, sans enfants, permet au prince Georges de Hanovre, un allemand, de monter sur le trône d’Angleterre.  La cause jacobite trouve dans cette succession qu’elle n’accepte pas, le prétexte au soulèvement. Simon Fraser conduira son clan sur le champ de bataille et s’empare d’Inverness le 12 novembre 1715… pour le compte des Britanniques. Cette désertion de la cause jacobite est mal vécue par les clans, déjà profondément divisés mais lui permet de pouvoir revenir s’installer à Dounie quelques mois plus tard.

Restauré par les Hanovres dans son titre de lord, Simon Fraser a une conception toute médiévale de la gestion d’un clan. Ses querelles avec Jamie Fraser seront plus d’une fois violentes. Ce en quoi «Outlander » dessinera plus d’une fois au cours des différents chapitres qui égrainent la série.

Hanovrien, Lord Lovat Simon Fraser ne l’avait été qu’à des fins personnelles. Jacobite, il était secrètement, jacobite il allait l’être enfin au grand jour. Opposé à l’acte d’Union de 1707 qui avait consacré la naissance du Royaume-Uni, il correspondait secrètement avec le prince Charles-Edouard Stuart* (1720-1788), le fils de Jacques III. Il avait fondé l’association pour la restauration des Stuarts, chargée de rassembler les clans en vue du prochain débarquement du « roi au-delà de la mer ». « Bonnie prince Charlie » déçoit pourtant très rapidement Simon Fraser. Porté sur les femmes et l’alcool, il n’avait pas la carrure d’un chef ni d’un roi. Et si les clans, protestants ou catholiques l’avaient rejoint, Simon craignait que sans aide extérieure le débarquement ne tourna au désastre. L’histoire allait lui donner raison, le 16 avril 1746. Les chardons de Culloden devaient se recouvrir des larmes de sang des fils des Highlands.

Capturé lors de la bataille par un duc de Cumberland qui ravage les plaines d’Ecosse, brûlant au passage son cher Dounie, Simon Fraser fut condamné à la décapitation le 9 avril 1747. Lors de son  procès, il avait prétexté être venu avec ses hommes chercher son jeune fils, Simon (1726-1782), âgé de 19 ans, alors engagé dans le conflit aux côtés des jacobites sans son autorisation. Un véritable chapitre de la rébellion dépeint dans la saison 2 de la série télévisée.

Enterré, son cercueil avait mystérieusement disparu par la suite. Une équipe de scientifiques et d'historiens a exhumé ces derniers jours un squelette sans tête à Kirkhill. Menés par le docteur Lucina Hackman et le professeur Sue Black, tout porte à croire que le corps de Simon Fraser a été retrouvé.  Officiellement l’histoire affirme que le chef rebelle fut enterré près de la Tour de Londres. Mais une seconde version prétend que ses partisans le ramenèrent en secret au caveau familial. Il reste désormais à la science de trancher et de mettre fin à un mystère vieux de 270 ans qui permet ironiquement à la fiction de rejoindre l’histoire.  Les résultats de l’analyse ADN** sont attendus que vers la fin de ce mois.

Depuis 1857, les Frasers de Lovat ont été réhabilités par la couronne britannique. Endettés, ils ont été contraints de vendre Dounie en 1990 après que le château ait été reconstruit en 1882. Deux branches Fraser se disputent toujours le titre de chef du clan. Né en 1977, Simon Fraser Lovat est le 16ème actuel Lord Lovat.

Frederic de Natal

Références :

* : https://www.saor-alba.fr/le-prince-charles-edouard-stuart-dit-bonnie-prince-charlie/

** : http://www.dailymail.co.uk/news/article-5009237/Remains-crypt-belong-18th-century-clan-chief.html

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