Comment les gilets-jaunes ubérisent le « Nouveau Monde »…

« Malheur à la Ville dont le prince est un enfant ! »

 

Samedi 8 décembre 2018, lors de la quatrième manifestation nationale des gilets-jaunes, au moins 1 385 personnes ont été interpellées[1] (et près de 1 000 gardées à vue), l’équivalent d’un très gros régiment d’infanterie. Les blindés, que la Gendarmerie nationale réserve habituellement à l’outre-mer, ont été déployés intra-muros. Pour autant, le dispositif de sécurité ne reposait pas exclusivement sur cette arme psychologique, mais sur nombre de policiers en civil dont l’action délétère est régulièrement dénoncée.

Le Gouvernement a fait montre d’une fébrilité, voire d’une peur panique, surarmant ici, payant là presque de la main à la main[2]. Il encourage au vrai la poursuite d’un mouvement enraciné, populaire et inclusif. Or les gilets-jaunes ne sont pas les premiers à se démarquer de la Société telle que l’État la modèle et la pilote. Ils témoignent d’une double crise de légitimité. Ils ont enfin pour adversaires des élites aux intérêts tout autres.

Une nouvelle sécession bourgeoise

La sécession opérée par la bourgeoisie affairiste, administrative, européenne, internationale ou culturelle a été abondamment décrite. Un Raphaël Glucksmann se sent par exemple plus chez lui culturellement à New York ou à Berlin qu’en Picardie[3]. Cette haute bourgeoisie a en quelque sorte fait école puisque la candidature de François Fillon à la présidentielle de 2017 portait quant à elle les couleurs de la moyenne (et souvent ancienne) bourgeoisie (voire de l’ancienne aristocratie). Le candidat était toutefois doué de plus d’expérience que de caractère. Son programme ne se souciait, ni des jeunes actifs, ni des pauvres. Le sérieux et l’économie étaient les valeurs portées au pinacle par cette frange si cruellement maltraitée par la presse. Elle a songé un peu tard aux personnes et aux corps intermédiaires, et même manifesté contre la magistrature place du Trocadéro le 5 mars 2017.

En leur emboîtant le pas – un signe sûr de conservatisme –, les gilets-jaunes ajoutent aux sécessions de la haute puis de la moyenne bourgeoisie celle de la petite bourgeoisie. Ce ne sont ici, ni le capital spoliateur (cf. la haute bourgeoisie), ni le capital spolié (cf. la moyenne bourgeoisie, menacée dans ses biens par l’Impôt sur la fortune immobilière [IFI]) qui protestent ici, mais le travail. Il est plus rugueux et plus pressé ; plus inquiétant aussi. Si la République gouverne toujours mal, il semble qu’elle ne se défende même plus bien. Tous tremblent devant les gilets-jaunes.

Une double crise de légitimité

La crise actuelle n’est pas une révolte de la faim, mais de la dignité. Dès le début de son mandat, les lourdes insultes de Macron à la fierté nationale (cf. les déclarations sur les employées de l’abattoir de Lampaul-Guimiliau le 17 septembre 2014, dans la halle Freyssinet le 29 juin 2017, à Bucarest le 24 août 2017, à Athènes le 8 septembre 2017[4], à Copenhague le 29 août 2018[5], etc.) ont signifié au peuple le mépris haineux en lequel il est tenu par ses maîtres depuis des décennies, ont incarné un dissensus – pour ne pas dire un conflit d’intérêts.

Surtout, le pouvoir actuel souffre d’une crise de légitimité [NDLR : Au sens dévoyé de la République que nous ne reconnaissons évidemment pas] en raison du déficit du président Macron et de celui de l’État. Em. Macron est le troisième président de la République française consécutif à avoir eu moins d’électeurs au second tour qu’il n’y eut d’abstentions. Mais ce qui aggrave encore son illégitimité est l’hyperfréquence des expatriés, voire des étrangers parmi ses soutiens financiers : le banquier d’affaires a été porté par Londres et Beyrouth[6]. Il n’a jamais eu de socle électoral en France, contrairement à Fr. Fillon (qui avait au moins fait un quasi-plein au sein de la bourgeoisie conservatrice).

L’État lui-même est illégitime. Non pas parce qu’il rançonne le peuple – c’est sa pente naturelle, et les économies socialistes ont pu abolir ou restreindre drastiquement la propriété privée longtemps avant d’être inquiétées puis abattues. Non pas parce que s’il y a des bénéficiaires nets, il y a des contributeurs nets. Mais parce que les deux catégories réunies ne forment plus un groupe cohérent, n’étant plus une nation et pas tout à fait un empire. Dès lors, il n’y a plus de bien commun. Également parce que les recettes publiques n’ont plus pour contrepartie les services publics, mais les dépenses publiques. On payait autrefois pour les services de renseignement, les armées, la gendarmerie et la police ? On paye aujourd’hui pour les IVG, la pilule du jour, la pilule du lendemain, les préservatifs et les sorties des jeunes homosexuels (cf. la prophylaxie pré-exposition[7] [PrEP]) ! On payait autrefois pour la Poste ? On paye aujourd’hui pour des campagnes de prévention de l’antisémitisme, du racisme, de l’« homophobie », de la « transphobie », des violences faites aux femmes, du harcèlement scolaire ! On payait autrefois pour les monopoles de l’eau, de l’électricité et du gaz ? On paye davantage aujourd’hui, pour un service moindre et à des conditions changeantes (nucléaire et diesel hier, éolien et électrique demain). La fiscalité incitative se mue en fiscalité impérative, et le démiurge État se change en despote. La souveraineté, déjà désincarnée (car républicaine), dispersée (puisque démocratique), exportée (parce qu’« européenne », voire internationale) est privatisée par Macron. « Pas de taxation sans représentation », clamaient les Insurgents. Les gilets-jaunes peuvent aujourd’hui lancer : « Pas de taxation sans souveraineté ! » D’ailleurs ils posent la question nationale dès leurs premières manifestations : pacte de Marrakech et immigration massive, OTAN, etc. Finalement, l’État, ce sont les gilets-jaunes : c’est-à-dire étymologiquement « ce qui demeure », c’est-à-dire les Français.

Un obstacle majeur au changement

Quoique également de fond, de masse et déterminé, le mouvement est l’anti-LMPT. Aucune manifestation n’est déclarée, aucun service d’ordre monté, aucun réseau structuré, aucun communicant nommé, aucune consigne imposée, aucune violence condamnée – ou presque. Ce que les gilets-jaunes perdent en quantité (certains objecteurs d’imposition craignant à raison les violences policières), ils le gagnent en efficacité. Ils ont ubérisé la manif', jusque-là un oligopole syndical donc lié aux autorités. Leur nombre exact n’intéresse personne, les Français se moquent de leurs prétendues exactions, les étrangers (États-Unis, Russie, Turquie, Iran, Syrie) leur expriment de la sympathie – par antipathie envers le président Macron dont le bilan diplomatique intermédiaire est négatif. Il faut à présent que ce mouvement dure, qu’il ne s’institutionnalise pas, qu’il s’étende.

Il faut refuser au Gouvernement les moyens habituels de mettre un terme à un conflit social : n’honorer aucun rendez-vous avec les ministres, le patronat ou les syndicats pour préserver le pouvoir de sanction lors des élections européennes ; désavouer tout représentant autoproclamé – à fortiori désigné par les autorités – et ne céder à aucune intimidation ni aucune bleuite relativement à la violence (dont on voit qu’elle est surtout le fait d’une ultra-gauche ménagée, d’une immigration favorisée et de fonctionnaires irréguliers) ; faire sa jonction avec les forces de l’ordre en tenue, comme cela a déjà pu se produire ici ou là, avec le peuple (sur une base nationale et notamment familiale : « Un pays fort, une vie sûre, une bonne école ») et avec les cadres (la lutte contre un projet de loi sur la PMA s’y prêterait).

Cela passe par un renouvellement complet des élites, qui rendent ces trois objectifs aussi nécessaires qu'impossibles. Le « pays fort » contredit leur cosmopolitisme, leur internationalisme, leur européisme, leur atlantisme, leur anticolonialisme, leur résistantialisme, leur haine de Saddam, de Milošević, de Poutine, d’Orban, d’Assad, de Trump, de Bolsonaro, etc. La « vie sûre » contrevient à l’immigration extra-européenne de masse, à la grasse politique de la ville (ou de « cohésion des territoires »), à l’abandon des campagnes, au clientélisme électoral, à l’islamophilie d’État, à la sous-traitance aux associations, à l’infiltration d’agents dans les groupes criminels (et notamment terroristes ?), à la pratique administrative de l’évaluation-performance, au laxisme législatif, pénal et pénitentiaire, à la féminisation des postes d’autorité (préfets, magistrats, chefs d’établissement ou de service, officiers des trois armées, de la gendarmerie et de la police), à la permissivité envers les stupéfiants (ouverture de salles de shoot et de camions de crack, contraventionnalisation de la détention de cannabis), etc. La « bonne école » est incompatible avec la laïcité, l’immigration, l’égalitarisme, la suppression du redoublement, l’éducation sexuelle, les ABC de l’égalité, l’environnementalisme, le socle commun de connaissances et de compétences (S3C), la correction fantaisiste du diplôme national du brevet (DNB, anciennement brevet des collèges), le baccalauréat allégé, etc.

 

            La haine du président Macron est aujourd’hui en mesure de réaliser une vaste coalition. Celle que refusent les partis, syndicats et médias. Celle que la Manif pour tous n’était pas parvenue à faire, pas plus que Nuit debout, ni les derniers feux du syndicalisme, ni les libéraux ou minarchistes français.

Pour qu’elle porte pierre, il lui faudra se perpétuer en refusant sa propre subversion par l’argent de l’État, en agrégeant d’autres couches sociales et en portant un nouveau projet politique afin de restaurer, et la France, et les Français.

 

Luc Le Garsmeur

 

[1] Cf. « Gilets jaunes : 125 000 manifestants en France, 1 385 interpellations », Le Monde, AFP, 8 décembre 2018.

[2] « Cerise sur le gâteau, l’idée d’une prime de 300 euros pour récompenser les policiers de terrain. “Il nous a pris pour des putes ou quoi”, lancent sans pudeur certains d’entre eux, qui ont déjà fait savoir qu’ils refusaient la somme (cf. Ch. d’Ornellas, « À bout, les policiers se disent inquiets et en colère au moment de l’Acte IV des gilets-jaunes », Valeurs actuelles, 7 décembre 2018).

[3] Cf. ses propos tenus sur Arte, dans l’émission « 28 Minutes », le 22 octobre 2018.

[4]Cf. « De “foutre le bordel” à “ceux qui ne sont rien” : six phrases polémiques de Macron », Ouest-France, 5 octobre 2017.

[5] Cf. « À Copenhague, Macron vante l’esprit danois et ironise sur les Gaulois réfractaires », L’Obs, 29 aoput 2018.

[6] « Seulement 4,3 % des dons pour la campagne d’Emmanuel Macron émanent de donateurs résidants dans les neuf plus grandes villes françaises. » (cf. « Macron : les surprenants donateurs de sa campagne », challenges.fr, 2 décembre 2018).

[7] Lire à ce sujet E. Favereau, « Sida : la “Prep” à portée de monde », Libération, 21 juillet 2016.

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