Article 4 : Lorenzaccio, le nihilisme érigé en modèle

Cependant, en matière de sentiment romantique, Hugo fut peu de chose par rapport à Alfred de Musset. Charles Maurras, dans Les amants de Venise, étude sur la relation amoureuse, la rupture et ses conséquences entre Musset et Sand, conclut que le sentiment amoureux érigé en absolu se suffisant à lui-même, parfaitement autonome de tout autre guide de vie, fut le responsable de cet immense gâchis entre ces deux génies littéraires. Gâchis d'autant plus dommageable qu'il conduisit en partie à la décadence mentale de Musset.

L'attitude de ces deux littérateurs pousse à penser qu'ils firent de l'amour leur unique maître. A vrai dire, il vaudrait mieux parler de sentiment amoureux. Car c'est bien l'impulsion et l'état passager qui les meuvent plutôt que la volonté de bâtir.

Dans son œuvre, une pièce trahit plus particulièrement ce nihilisme, c'est Lorenzaccio. Ici, point d'amour, mais le goût du crime et de la destruction. Lorenzo, prince florentin, était, dans l’œuvre de Musset, avant la lettre, un prince du nihilisme. Certes, en rêvant d'assassiner le duc de Florence, il s'apprête à supprimer un odieux tyran. Mais comme il le souligne lui-même à son ami Philippe Strozzi, ce n'est pas par amour de la liberté qu'il va tuer, ni-même pour le salut de la patrie ou pour servir un parti ; non, c'est par simple attirance personnelle pour le mal et le crime, pour le goût de la médiocrité, du plaisir auto-destructeur qu'elle procure. Lorenzo aime un sentiment, celui de la jouissance que l'on retire dans la puanteur du péché. Certes, il eut jadis de hauts sentiments, et les Strozzi ne cessèrent de croire à la qualité de leur ami, mais tout cela était bien fini, au moment du forfait.

L'âme démente de Lorenzo est, au long de la pièce, traversée de contradictions déchirantes. Mais du premier au dernier vers, de son apparition à un lendemain d'orgie, jusqu'à sa mort, c'est le goût pour le pêché qui rejaillit tout le temps. Ce héros fut avant tout un jouisseur, un dissimulateur et un salisseur de toute beauté, conscient, revendiqué et assumé. Quelle pitié ! Lorenzo est un héros tout empli de lui-même, déçu de ses compatriotes florentins, tristement clairvoyant, cynique en diable, enfin parfaitement désabusé de tout et se consolant dans le stupre et la luxure.

Certes, Musset ne prétend pas en faire un ange de lumière, mais la triste fin de Lorenzo ainsi que la confiance absolue que lui prodigua le pur Philippe Strozzi jusqu'au bout, enfin la mise à mort de l'ignoble duc de Florence sont autant d'éléments contribuant à faire de ce personnage vulgaire et médiocre un être attachant, que l'on veut aimer et soutenir malgré tout.

C'est là que repose la grande perversité de la pièce, nous pousser à aimer un être profondément dégradé et simplement intéressé de lui. Nous sommes, ici, toujours servis par une plume magnifique, à l'inverse total des valeurs morales prônées par le théâtre classique.

A suivre…

Gabriel Privat

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Caricature du 4 novembre 2017
« La république des privilégiés »

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