Interview de Fouad Abou Nader, leader libanais chrétien du Front de la Liberté

Interview de Fouad Abou Nader, ancien chef d’état-major des Forces Libanaises du Président Béchir Gémayel (assassiné en 1982, 3 semaines après son élection), et actuellement président de l’association Nawraj, et coordinateur général de l’association des Chrétiens d’Orient. Né en 1956, Fouad Abou Nader est  le petit-fils de Pierre Gemayel , leader des Phalanges libanaises (Al Kataëb Al Lubnaniyya). Ayant échappé à une tentative d’assassinat en 1986, avec Dany Chamoun (autre figure de haute importance de la politique Libanaise), il forma le nouveau Front Libanais qui appuya la guerre de libération de l’armée Libanaise contre la Syrie. Depuis 2007, il est à la tête du Front de la Liberté, qui prône l’unité des chrétiens dans le pays des cèdres. Cette interview exclusive et exceptionnelle a été réalisée par notre collaborateur Eric Muth pour Vexilla Galliae.  

 

1)    Quelle est la réalité de la vie des chrétiens aujourd'hui au Liban ?

 

Dans notre histoire récente nous sommes passés par 3 phases difficiles :

-Dès 1967, les Palestiniens ont commencé à bâtir un Etat à l’intérieur de l’Etat libanais et sont arrivés, avec l’aide de certains pays arabes et étrangers, à manipuler les leaders musulmans du pays. Le 13 avril 1975, ces Palestiniens, sûrs de leur supériorité, vont provoquer un grand affrontement avec l’Etat libanais, durant lequel ils vont essayer sans cesse de prendre le contrôle du Liban. Pour cela ils se devaient de « nous jeter à la mer », Abou-Ayad, le numéro 2 de Yasser Arafat dira que la route de Jérusalem passe par Jounié (capitale de la tanière chrétienne). En 1982, les dirigeants palestiniens défaits par notre résistance finirent eux par quitter le Liban avec des milliers de leurs combattants.

-En 1983, les Syriens prenant la relève, décidèrent de saper les fondements du pouvoir libanais et pour cela ils se devaient de « mettre les chrétiens à genoux », dixit. Comme ils n’avaient jamais reconnu le Liban en tant que pays indépendant, leur but était de faire de notre pays « une province syrienne ». L’armée syrienne, forte de 40.000 hommes et de 10.000 agents de renseignement, réussi à imposer leur diktat sur tout le pays. Durant cette période, la Syrie et ses alliés ont utilisé tous les subterfuges pour affaiblir les chrétiens qui ont osé leur résister durant des décennies. Ils ont emprisonné nos leaders ou les ont forcés à l’exil et par conséquent marginalisé le rôle politique et la participation chrétienne au pouvoir, notamment en imposant une loi électorale biaisée. En 2005, grâce à notre résistance non-armée qui a entraîné avec elle les libanais musulmans qui, eux, en avaient ras-le-bol des humiliations et vexations des « Moukhbarat » les services secrets, l’armée syrienne a été forcée de se retirer du Liban.

- Une nouvelle donne au Moyen-Orient a créé un nouveau défi pour les chrétiens : en 2008, sunnites et chiites se sont affrontés dans les rues de Beyrouth, créant une nouvelle situation au Liban. Depuis six ans maintenant, le Liban subit de plein fouet la guerre en Syrie et en Irak. C’est le pays qui a accueilli le plus de réfugiés syriens au monde (plus de 2 millions sont venus s’ajouter aux 650.000 réfugiés palestiniens vivant au Liban depuis 1948), alors même que sa population est de 4.5 millions d’habitants, que sa superficie est plus petite que l’Ile-de-France, et que son PIB est quinze fois plus petit que cette région française.

 

2)    L'élection de Michel Aoun, le 31 octobre 2016, à la Présidence de la République est-elle une chance pour eux ?

 

De 2014 à 2016, le Liban s’est retrouvé sans président de la République alors même que la menace djihadiste (Daech et Nosra) a commencé à frapper les villages frontaliers. Fin 2016, la réconciliation entre Aoun et Geagea a permis l’élection du premier à la Présidence de la République. J’ai longtemps poussé à cette réconciliation. Je soutiens le nouveau président, le général Michel Aoun, qui bénéficie d’une grande popularité parmi les chrétiens et peut de ce fait, avec notre aide à tous, restaurer le rôle historique des chrétiens et rééquilibrer leur participation politique. Il faut saisir cette chance.

 

3)    Existe-t-il des rivalités entre chrétiens qui forment à peu près la moitié de la population ?

 

Malgré leurs rivalités, tous les chrétiens sont d’accord sur les principes stratégiques de base. Nous sommes tous d’accord pour l’instauration d’une nouvelle formule politique qui doit permettre à tous les libanais (druzes, sunnites, chiites et chrétiens), de vivre en toute sécurité, dignité, liberté et égalité. Cette nouvelle formule de coexistence se base sur trois principes essentiels : l’instauration d’une décentralisation régionale, la reconnaissance de la neutralité positive du Liban ainsi que l’élaboration d’une loi électorale équitable et représentative qui va permettre une participation politique de toutes les composantes Libanaises.

 

4)  Comment le Liban compte-t-il enrayer cette menace contre les chrétiens ?

Notre stratégie de défense se fait à deux niveaux.

Au niveau de l’Etat, l’armée libanaise est en train de faire du bon travail que ce soit aux frontières, où elle se bat contre les extrémistes islamiques et les empêche de rentrer chez nous, et à l’intérieur du pays, où les services de renseignement sont en permanence à l’affût et pourchassent les cellules dormantes de DAESH.

Au niveau des villages chrétiens frontaliers, nous sommes actuellement en train d’équiper certains villages d’un système de vidéo-surveillance qui est relié au centre de commande de l’armée libanaise. Ceci a redonné une certaine confiance aux habitants de ces villages qui vivent dans un stress continu.

 

5)  Les églises sont-elles toutes reconnues par l'Etat ?

 

Oui, les douze différentes Eglises sont reconnues par l’Etat, participent à la vie politique et sont représentées, par la loi, au niveau du parlement de chaque formule gouvernementale, des directeurs généraux, des hauts cadres de l’armée, de la police, etc.

 

 6)  A votre avis, les pays étrangers vous aident-ils efficacement ?

 

 Pas du tout, et s’ils aident, c’est uniquement les réfugiés syriens ou palestiniens, comme si le pays ou les villages hôtes n’existaient pas !

 

7)  Les conditions des chrétiens au Liban risquent-elles de s'aggraver ?

 

Il faut noter que la présence des communautés chrétiennes en Syrie, Irak, Jordanie, Palestine, Egypte et le Liban sont toutes en danger et sont interconnectées. Toute faiblesse dans un des chaînons entraînera des répercussions négatives dans tous les autres pays. D’où l’importance de renforcer la présence de ces chrétiens dans leurs pays respectifs et leur redonner l’espoir en leur cause. Nous sommes engagés dans une course contre la montre pour endiguer la tendance de ces chrétiens vers l’émigration définitive.  

Aujourd’hui, nous prévenons à nouveau les Européens, les Russes et les Américains : si vous ne soutenez pas la présence chrétienne en Orient, ce dernier rempart, alors un jour la présence chrétienne dans vos pays sera également contestée. 

8)  L'élection de Donald Trump changera-t-elle quelque chose ?

 

En ce qui nous concerne, Trump a fait deux promesses qui, si elles étaient exécutées feraient une grande différence dans notre vie : il a promis de faire la paix entre Palestiniens et Israéliens, et de faire en Syrie des zones sûres et équipées pour y transférer les réfugiés syriens qui vivent au Liban, Turquie et Jordanie, en attendant que la paix retourne en Syrie. Ceci pourrait décharger le Liban du poids énorme que les 2.000.000 de déplacés syriens font peser sur notre pays.  

 

9) La fondation Nawraj, quel en est le but et que fait-elle ?

 

Aujourd’hui nous sommes confrontés à une nouvelle situation au Moyen-Orient où les paramètres géopolitiques ont changé :

  • La guerre ouverte entre sunnites et chiites.
  • Tous les pays arabes de la région sont en pleine chaos. Ces pays étaient des dictatures, qui abhorraient le Liban, pays de la pensée libre et refuge de tous les dissidents.
  • La présence sur le terrain au Moyen-Orient de la coalition internationale qui est engagée et est en train d’étudier un changement dans les régimes politiques et, peut-être, dans les frontières des pays de la région.
  • L’apparition des islamistes de Daesh et du Front Al-Nosra qui s’est rapproché de nos frontières menaçant nos villages (comme ça été le cas du village chrétien de Kaa, au nord-est de la Bekaa, où huit hommes se sont fait exploser le même jour du 27 juin 2016, tuant et blessant 38 civils.

En nous basant sur ce qui précède, nous avons créé l’ONG Nawraj, sous l’égide du patriarcat maronite, pour préserver et consolider la présence et le rôle des chrétiens au Liban et surtout pour éviter que les chrétiens libanais soient des dommages collatéraux dans les guerres des autres. Notre action se base sur quatre piliers essentiels :

Premièrement, la sécurité : notre action est réalisée en coopération avec l’armée libanaise qui elle seule est responsable de notre sécurité. Deuxièmement, la politique : nous devons être prêts à profiter de la nouvelle situation et participer activement à la création du nouveau Moyen-Orient. Troisièmement, le développement économique des régions, et quatrièmement le social, où nous avons donné la priorité à l’éducation et la santé. C’est ainsi que la présence chrétienne, surtout dans les villages frontaliers pourra perdurer. Nous sommes confrontés à un manque de moyens financiers pour étendre notre action à tous les villages chrétiens qui sont actuellement en danger de se vider de leurs habitants.

Il serait bon de noter que le Liban compte environ 1650 villages. Vous ne trouverez presque aucun village mixte où les membres des trois différentes communautés musulmanes vivent ensemble (sunnites et chiites) ou bien (druzes - chiites ou druzes- sunnites). Seules les communautés chrétiennes vivent avec les trois communautés musulmanes et sur toute l’étendue du territoire libanais ! Les chrétiens libanais sont un facteur de paix et de stabilité.

Eric Muth

 

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Caricature du 4 novembre 2017
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